Les Communeux de 1871

Le 18 mars 1871

vendredi 6 mars 2015 par Les Communeux 1871

Le 18 mars 1871, l’armée du gouvernement d’Adolphe Thiers passe à l’offensive contre le peuple parisien. C’est le début de la Commune...


"Sur le soulèvement du 18 mars 1871" du site Wikipédia


Le siège de Paris : le 18 mars
L’historien Henri Guillemin raconte (en vidéo) cette journée si particulière...


"Notes pour servir à l’histoire du 18 mars 1871" de Jacques Rougerie
L’historien français, spécialiste de la Commune de Paris dont il a reconsidéré l’approche notamment le rapport à la démocratie.


HISTOIRE DE LA COMMUNE DE 1871
Un extrait issu de l’ouvrage disponible en ligne (voir à la fin de la page) : Histoire de La Commune de 1871.

L’auteur Prosper-Olivier Lissagaray (1838-1901) a participé à la Commune. Il a ensuite rédigé en 1876 ce livre considéré comme une des meilleures histoires de la révolution de 1871.

Citons Jacques Rougerie  : Cet ouvrage " est probablement un exemple des plus réussis de cette histoire qu’on dit « immédiate ». Pas un historien qui n’ait largement utilisé, et encensé, ce texte en effet majeur, reconnaissant toute sa dette à cette source vive."
http://www.commune-rougerie.fr/lhistoire-de-la-commune-de,fr,8,54.cfm

Le 18 mars
« Nous avons donc fait ce que nous devions faire ; rien n’a provoqué l’insurrection de Paris. » Dufaure (Mai 76).

L’exécution fut aussi folle que l’idée.

Le 18 mars, à trois heures du matin, ces troupes de rencontre, sans vivres, sans leur sac, s’éparpillent dans toutes les directions, aux buttes Chaumont, à Belleville, au faubourg du Temple, à la Bastille, à l’Hôtel-de-Ville, place Saint-Michel, au Luxembourg, dans le XIIIe, aux Invalides. Le général Susbielle, qui marche sur Montmartre, commande à deux brigades, six mille hommes environ. Le quartier dort. La brigade Paturel occupe sans coup tirer le moulin de la Galette. La brigade Lecomte gagne la tour de Solférino et ne rencontre qu’un factionnaire : Turpin. Il croise la baïonnette : les gendarmes l’abattent, courent au poste de la rue des Rosiers, l’enlèvent et jettent les gardes dans les caves de la tour. Aux buttes Chaumont, à Belleville, les canons sont pareillement surpris. Le Gouvernement triomphe sur toute la ligne, d’Aurelles envoie aux journaux une proclamation de vainqueur ; elle parut dans quelques feuilles du soir.

Il ne manquait que des chevaux et du temps pour déménager cette victoire. Vinoy l’avait à peu près oublié. A huit heures seulement, on commença d’atteler quelques pièces ; beaucoup étaient enchevêtrées, n’avaient pas d’avant-train.
Pendant ce temps les faubourgs s’éveillent. Les boutiques matinales s’ouvrent. Autour des laitières, devant les marchands de vin, on parle à voix basse ; on se montre les soldats, les mitrailleuses braquées contre les voies populeuses, sur les murs une affiche toute humide signée Thiers et ses ministres. Ils parlent du commerce arrêté, des commandes suspendues, des capitaux effarouchés. « Habitants de Paris, dans votre intérêt, le Gouvernement est résolu d’agir. Que les bons citoyens se séparent des mauvais ; qu’ils aident la force publique. Ils rendront service à la République elle-même », disent MM. Pouyer-Quertier, de Larcy, Dufaure et autres républicains. La fin est une phrase de décembre 51 : « Les coupables seront livrés à la justice. Il faut à tout prix que l’ordre renaisse, entier, immédiat, inaltérable… » On parlait d’ordre, le sang allait couler.

Les femmes partirent les premières comme dans les journées de Révolution. Celles du 18 mars, bronzées par le siège — elles avaient eu double ration de misère — n’attendirent pas leurs hommes. Elles entourent les mitrailleuses, interpellent les chefs de pièce : « C’est indigne ! qu’est-ce que tu fais là ? » Les soldats se taisent.

Quelquefois un sous-officier : « Allons, bonnes femmes, éloignez-vous ! » La voix n’est pas rude ; elles restent. Tout à coup, le rappel bat. Des gardes nationaux ont découvert deux tambours au poste de la rue Doudeauville et ils parcourent le XVIIIe arrondissement. A huit heures, ils sont trois cents officiers et gardes qui remontent le boulevard Ornano. Un poste de soldats du 88e sort, on leur crie : Vive la République ! Ils suivent. Le poste de la rue Dejean les rallie et, crosse en l’air, soldats et gardes confondus gravissent la rue Muller qui mène aux buttes tenues de ce côté par les soldats du 88e. Ceux-ci, voyant leurs camarades mêlés aux gardes, font signe de venir, qu’ils livreront passage. Le général Lecomte saisit leur mouvement, les fait remplacer par des sergents de ville et jeter dans la tour Solférino, ajoutant : « Votre compte est bon ! » Les remplaçants ont à peine le temps de lâcher quelques coups de feu. Gardes et lignards franchissent le parapet ; un grand nombre d’autres gardes, la crosse en l’air, des femmes et des enfants débouchent sur le flanc opposé, par la rue des Rosiers. Lecomte cerné commande trois fois le feu. Ses hommes restent l’arme au pied. La foule se joint, fraternise, arrête Lecomte et ses officiers.

Les soldats qu’il vient d’enfermer dans la tour veulent le fusiller. Les gardes nationaux parviennent à le dégager et, à grand-peine — la foule le prend pour Vinoy — le conduisent avec ses officiers au Château-Rouge, quartier général des bataillons de Montmartre. Là, on lui demande de faire évacuer les buttes. Il signe l’ordre sans hésiter, comme fit en 48 le général Bréa 1. L’ordre est porté aux officiers et soldats qui occupent encore la rue des Rosiers. Les gendarmes rendent leurs chassepots et crient : « Vive la République ! » Trois coups de canon tirés à blanc annoncent à Paris la reprise des buttes.

À la gauche de Lecomte, le général Paturel a vainement essayé de faire descendre par la rue Lepic quelques-uns des canons du Moulin de la Galette. La foule a arrêté les chevaux, coupé les traits, pénétré les soldats et ramené à bras les canons sur les buttes ; les soldats qui gardent le bas de la rue, la place Blanche, ont levé la crosse en l’air. Place Pigalle, le général Susbielle ordonne de charger la foule amassée rue Houdon. Intimidés par les appels des femmes, les chasseurs poussent leurs chevaux à reculons et font rire. Un capitaine s’élance, sabre en main, blesse un garde et tombe criblé de balles. Les gendarmes qui ouvrent le feu derrière les baraquements du boulevard sont délogés. Le général Susbielle disparaît. Vinoy, posté place Clichy, tourne bride. Une soixantaine de gendarmes faits prisonniers sont conduits à la mairie de Montmartre 2.

Aux buttes Chaumont, à Belleville, au Luxembourg, le peuple avait également arrêté, repris ses pièces. A la Bastille, où le général Leflô manque d’être pris, la garde nationale fraternise avec les soldats. Sur la place, un moment de grand silence. Derrière un cercueil qui vient de la gare d’Orléans, un vieillard tête nue que suit un long cortège : Victor Hugo mène au Père-Lachaise le corps de son fils Charles. Les fédérés présentent les armes et entrouvrent les barricades pour laisser passer la gloire et la mort.

À onze heures, le peuple a vaincu l’agression sur tous les points, conservé presque tous ses canons — les attelages n’en ont emmené que dix — gagné des milliers de fusils. Les bataillons fédérés sont debout ; les faubourgs se dépavent.
Depuis six heures du matin, d’Aurelles de Paladine faisait battre inutilement le rappel dans les quartiers du centre. Des bataillons jadis archi-trochéens n’envoyaient pas vingt hommes au rendez-vous. Tout Paris en lisant les affiches avait dit : « C’est le coup d’Etat. » A midi, d’Aurelles et Picard sonnent le grand bourdon : « Le Gouvernement vous appelle à défendre vos foyers, vos familles, vos propriétés. Quelques hommes égarés, n’obéissant qu’à des chefs occultes, dirigent contre Paris les canons qui avaient été soustraits aux Prussiens. » Cette accusation d’indélicatesse envers le Prussien ne levant personne, le ministère entier vient à la rescousse : « On répand le bruit absurde que le Gouvernement prépare un coup d’Etat… Il a voulu et veut en finir avec un comité insurrectionnel, dont les membres ne représentent que les doctrines communistes et mettraient Paris au pillage et la France au tombeau. » Ces évocations de Juin firent pitié. Les bataillons de l’ordre auraient pu aligner un contingent sérieux ; il vint cinq à six cents hommes.

M. Thiers et son Gouvernement s’étaient réfugiés aux Affaires étrangères. Quand il sut la débandade des troupes, il donna l’ordre de les faire replier sur le Champ de Mars. Abandonné par les bataillons bourgeois, il parla d’évacuer Paris, d’aller refaire une armée à Versailles. Vieille idée girondine proposée à Charles X par Marmont, à Louis-Philippe, à l’Assemblée de 48, et qui avait réussi au général autrichien Windischgrœtz. Plusieurs ministres se récrièrent, voulaient qu’on gardât quelques points, l’Hôtel-de-Ville, ses casernes occupées par la brigade Derroja, l’Ecole militaire, et qu’on prît position sur le Trocadéro. Le petit homme ne voulut entendre qu’à un parti extrême, décida qu’on évacuerait toute la ville, même les forts du sud restitués par les Prussiens quinze jours auparavant. Vers trois heures, les bataillons populaires du Gros-Caillou défilèrent devant l’hôtel, tambours et clairons en tête. Les ministres se crurent perdus 3. M. Thiers se sauva par un escalier dérobé et partit pour Versailles tellement hors de sens que, au pont de Sèvres, il donna l’ordre écrit d’évacuer le mont Valérien.

À l’heure où il fuyait, les bataillons fédérés n’avaient rien tenté contre rien. L’agression du matin surprit le Comité Central comme tout Paris 4. La veille au soir, il s’était séparé comme à l’ordinaire, se donnant rendez-vous pour le 18, à onze heures du soir, derrière la Bastille, à l’école de la rue Basfroi, la place de la Corderie très surveillée par la police n’étant plus assez sûre. Depuis le 15 mars, des élections nouvelles lui avaient donné quelques collègues et il avait nommé un comité de défense. A la nouvelle de l’attaque, les uns coururent rue Basfroi, les autres s’occupèrent de lever les bataillons de leurs quartiers. À dix heures, une douzaine de membres se trouvaient réunis, assaillis de demandes, de réclamations, encombrés de prisonniers qu’on leur amenait de toutes parts. Les renseignements précis ne vinrent qu’à deux heures. Varlin s’occupait des Batignolles, Bergeret de Montmartre, Duval du Panthéon ; Pindy dans le IIIe, Faltot rue de Sèvres. Ranvier et Brunel, sans appartenir au Comité, agitaient Belleville et le Xe. On put dresser alors une sorte de plan pour faire converger les bataillons sur l’Hôtel-de-Ville et les membres du Comité Central se dispersèrent dans toutes les directions.

Les bataillons étaient bien debout mais ne marchaient pas. Les quartiers révolutionnaires craignant un retour offensif, ignorant la plénitude de la victoire, se barricadaient à force et demeuraient sur place. Rien ne sortait de Montmartre, immense fourmilière de gardes venant aux nouvelles et de soldats débandés pour lesquels ont faisait des quêtes, car ils n’avaient rien pris depuis le matin. Vers trois heures et demie, on vint dire au comité de vigilance établi rue Clignancourt que le général Lecomte était en grand danger. Une foule de soldats entourait le Château-Rouge, exigeait une exécution immédiate. Les membres de ce comité, Ferré, Bergeret, Jaclard, envoyèrent immédiatement l’ordre au commandant du Château-Rouge de veiller sur le prisonnier. Quand cet ordre arriva, Lecomte venait de partir.

Il demandait depuis longtemps à être conduit devant le Comité Central. Les chefs de poste très troublés par les cris, voulant dégager leur responsabilité, ne connaissant que le comité de la rue des Rosiers, avaient décidé d’y conduire le général et ses officiers. Ils arrivent vers quatre heures, à travers une foule terriblement irritée. Personne cependant ne les frappe. Le général est gardé à vue dans une petite chambre du rez-de-chaussée : on met les officiers au premier étage où ils trouvent plusieurs de leurs camarades également prisonniers. Là, les scènes du Château-Rouge recommencent. Les soldats exaspérés crient toujours : « A mort ! » Les officiers de la garde nationale s’exténuent à les arrêter, barrent la porte, disent : « Attendez le Comité ! »

Lequel ? Le Comité Central est à l’autre bout de Paris ; le comité de la rue des Rosiers est dispersé partout, les uns au comité de vigilance de la chaussée Clignancourt, les autres à la mairie où le commandant Dardelles, Raoul Rigault, Paschal Grousset, discutent avec le maire Clemenceau, très mécontent de tout ce qui se passe. Mais le mot de Comité est magique ; on parvient à poser des sentinelles et à suspendre un peu les colères.

Vers quatre heures et demie, une rumeur emplit la rue et, lancé par une trombe, un homme à barbe blanche est jeté contre la maison. C’est Clément Thomas, l’homme de Juin 48, l’insulteur des bataillons populaires, qui a plus fait que Ducrot pour déshonorer la garde nationale. Reconnu, arrêté rue des Martyrs où il inspectait la barricade, il a monté la butte dans une huée de sang. Ironique hasard des révolutions qui laisse fuir le requin et livre aux vengeances la grenouille.

Son arrivée décide tout. Il n’y a qu’un cri : « A mort ! » Des officiers de la garde nationale veulent lutter, un capitaine garibaldien, un hercule, Herpin-Lacroix, se cramponne aux parois du couloir. On le meurtrit, on force l’entrée ; Clément Thomas est précipité vers le jardin, derrière la maison ; les balles le suivent, il tombe face à terre. Il n’est pas mort que les soldats du 88e ont brisé les croisées de la chambre du général Lecomte, l’entraînent vers le jardin où les balles le tuent. Aussitôt, les fureurs s’apaisent. Dix officiers encore sont là : personne ne les menace. Ils sont ramenés au Château-Rouge et, la nuit venue, Jaclard les met en liberté.

À la même heure, gare d’Orléans, la foule arrêtait un officier général en grand uniforme. Elle croyait tenir d’Aurelles ; c’était Chanzy. Le malentendu pouvait être mortel. Des officiers fédérés, un adjoint du XIVe, Léo Meillet, s’interposent, le protègent, le mettent en sûreté dans la prison du secteur où il trouve le général Langourian, également arrêté. On ne pouvait sans danger relâcher les généraux, mais le député Turquet, qui accompagnait Chanzy, fut mis en liberté.

Peu à peu, les bataillons fédérés prenaient l’offensive. Brunel enveloppait la caserne du Prince-Eugène occupée par le 120e de ligne, tout prêt à fraterniser. Les portes se laissèrent forcer. Le commandant, entouré d’officiers, voulant prendre des airs, Brunel fit coffrer tout ce monde ; de là, il descendit par la rue du Temple vers l’Hôtel-de-Ville. Pindy s’y acheminait par la rue Vieille-du-Temple et Ranvier par les quais.
L’Imprimerie nationale est occupée à cinq heures. A six heures on bat en brèche les portes de la caserne Napoléon. Une décharge sort et renverse trois personnes ; les lignards crient par les fenêtres : « Vive la République ! Ce sont les gendarmes qui ont tiré ! » puis ouvrent les portes et livrent leurs fusils 5.

À sept heures et demie, l’Hôtel-de-Ville est cerné. Les gendarmes qui l’occupent s’enfuient par le souterrain de la caserne Lobau. Vers huit heures et demie, Jules Ferry et Fabre, totalement abandonnés par leurs hommes, laissés sans ordres par le Gouvernement, partent à leur tour. Peu après, la colonne Brunel débouche sur la place et prend possession de la Maison commune déserte et noire. Brunel fait allumer le gaz et hisser le drapeau rouge au beffroi.

Les bataillons ne cessent plus d’affluer. Brunel commença des barricades rue de Rivoli, sur les quais, garnit les abords, distribua les postes et lança de fortes patrouilles. L’une d’elles, cernant la mairie du Louvre où les maires délibéraient, faillit prendre Jules Ferry qui sauta par la fenêtre.

Les maires et beaucoup d’adjoints s’étaient déjà réunis dans la journée à la mairie de la Bourse ; très offusqués de cette attaque étourdie, attendant des renseignements et des idées. Vers quatre heures ils déléguèrent au Gouvernement. M. Thiers avait disparu ; Picard les éconduisit ; d’Aurelles se lava les mains de toute l’affaire, dit que les avocats l’avaient voulue. A la nuit il fallut trouver quelque chose. Les bataillons fédérés entouraient l’Hôtel-de-Ville, occupaient la place Vendôme où Varlin, Arnold et Bergeret avaient conduit les bataillons des Batignolles et de Montmartre. Vacherot, Vautrain et quelques réactionnaires furibonds parlaient de résister à outrance comme s’ils disposaient d’une armée. D’autres plus sensés cherchaient l’issue. Ils crurent tout terminer en faisant nommer le préfet de police Edmond Adam qui s’était signalé contre les insurgés de Juin, et pour général de la garde nationale, le colonel Langlois, jadis internationaliste, le 31 octobre au matin avec le mouvement, le soir contre, député pour une contusion reçue à Buzenval, bourgeois endurci sous des allures d’exalté. Vers sept heures Tirard, Méline, Tolain, Hérisson, Vacherot, Peyrat, Millière vinrent apporter ces solutions à Jules Favre. Il les fit attendre, eut un haut-le-corps en voyant Millière, les coupa dès la première phrase : « Est-il vrai qu’on ait fusillé les généraux ? » Aussitôt oui, il s’écria : « On ne traite pas avec des assassins ! » Vacherot, Vautrin furent ravis de sa fermeté, le lui dirent. Une estafette arrive : l’Hôtel-de-Ville est évacué. Jules Favre congédia les maires qui allèrent à la mairie du Louvre où le secrétaire général de la Mairie centrale leur demanda de venir occuper l’Hôtel-de-Ville. Survint la patrouille de fédérés. Les maires n’eurent plus qu’à se replier sur la mairie de la Bourse qui devint leur quartier général.

Ce qui restait du Gouvernement, Dufaure, Jules Simon, Pothuau, Picard, Leflô, s’était réuni secrètement rue Abbatucci où Jules Favre leur apprit la démarche des maires. Ils déposèrent d’Aurelles, mandèrent Langlois dont la gesticulation les rassurait et le nommèrent général en chef de la garde nationale. Langlois accepta, vint à minuit apporter cette bonne nouvelle à la mairie de la Bourse, promit que le Gouvernement mettrait Dorian à la Mairie centrale, saisirait l’Assemblée d’une loi municipale, et, flanqué des députés Lockroy et Cournet, le nouveau Lafayette partit pour l’Hôtel-de-Ville en disant : « Je marche au martyre ! ».

La place vivait comme en plein jour. Par les croisées de l’Hôtel-de-Ville on voyait circuler la vie, mais rien qui ressemblât aux tumultes passés. Les sentinelles ne laissaient pénétrer que des officiers ou des membres du Comité Central. Ils étaient arrivés un à un depuis onze heures et se trouvaient réunis une vingtaine dans ce même salon où avait conférencié Trochu, très anxieux et très hésitants. Aucun d’eux n’avait rêvé ce pouvoir qui tombait si lourdement sur leurs épaules. Beaucoup ne voulaient pas siéger à l’Hôtel-de-Ville, répétaient sans cesse : « Nous n’avons pas mandat de Gouvernement » ; la discussion renaissait à chaque nouvel arrivant. Un jeune homme, Edouard Moreau, mit de l’ordre dans les idées. Il fut convenu qu’on ne pouvait abandonner le poste conquis, mais qu’on n’y resterait que pour faire les élections, deux ou trois jours au plus. Pour le moment il fallait parer aux attaques possibles. Lullier se trouvait là, dans un de ses moments graves, répondant de tout, invoquant aussi le vote du Vauxhall. On eut l’imprudence de le nommer commandant de la garde nationale, alors que Brunel qui avait tant fait était installé à l’Hôtel-de-Ville.
À deux heures du matin, Langlois s’annonce. Il avait envoyé sa proclamation à l’Officiel. « Qui êtes-vous ? disent les sentinelles. — Général de la garde nationale », répond le brave colonel. Le Comité Central veut bien le recevoir. « Qui vous a nommé ? — L’Assemblée ! mon nom, ajouta-t-il, est un gage de concorde. » Mais Edouard Moreau : « La Garde nationale entend nommer son chef elle-même ; votre investiture par une Assemblée qui vient d’attaquer Paris n’est nullement un gage de concorde. » Langlois jure qu’il n’a accepté que pour faire cesser un malentendu. « Entendu, dit le Comité, mais nous prétendons nommer nos chefs, faire des élections municipales, prendre des garanties contre les monarchistes. Si vous êtes avec nous, soumettez-vous à l’élection populaire. » Langlois, Lockroy soutiennent qu’il n’y a qu’un seul pouvoir légitime : l’Assemblée ; qu’elle n’accordera rien à un comité issu d’une insurrection. Ce plaidoyer pour les ruraux lasse les patiences. « Reconnaissez-vous, oui ou non, le Comité Central ? — Non », dit Langlois. Il détala, courut après sa proclamation.

La nuit fut calme, d’un calme mortel pour la liberté. Par les portes du sud, Vinoy emmenait à Versailles régiments, artillerie, bagages. Les soldats se traînaient, insultaient les gendarmes. L’état-major, suivant ses traditions, avait perdu la tête, oubliait dans Paris trois régiments, six batteries, toutes les canonnières qu’il eût suffi d’abandonner au cours de l’eau. La moindre démonstration des fédérés eût arrêté cet exode. Loin de fermer les portes, le nouveau commandant de la garde nationale, Lullier, laissa — il s’en est vanté devant le conseil de guerre — toutes les issues à l’armée.


NOTES
1 Cet ordre, enjoignant à la troupe de défiler au milieu des gardes nationaux, fut rédigé au crayon par un capitaine. Lecomte le transcrivit à la plume sans y changer un seul mot. Le conseil de guerre a nié pour faire une figure à ce général qui mourut médiocrement.
2 Alors place des Abbesses.
3 M. Thiers, dans l’Enquête, dit d’abord : « On les laissa défiler », puis vingt lignes plus bas : « On les refoula. » Le général Leflô n’a pas caché la peur du Conseil. « Le moment me parut critique et je dis : « Je crois que nous sommes flambés, nous allons être enlevés… Et en effet, les bataillons n’avaient qu’à pénétrer dans le palais et nous étions pris jusqu’au dernier. Mais les trois bataillons passèrent sans rien dire. »
4 Appendice II.
5 Vinoy, menteur comme un bulletin, dit dans l’Armistice et la Commune : « Le général rassembla ses hommes et, l’épée à la main, il se mit bravement à la tête de ses soldats. »


Pour récupérer l’ouvrage de P.O. Lissagaray

UQAC : Université du Québec à Chicoutimi met en ligne les versions numériques d’oeuvres des sciences sociales.
L’ouvrage de Prosper-Olivier Lissagaray (1838-1901) y est disponible sous plusieurs formats (word, pdf...).

Adresses web :
http://dx.doi.org/doi:10.1522/030259495
ou
http://classiques.uqac.ca/classiques/lissagaray_Prosper_Olivier/Histoire_Commune_1871/Histoire_Commune_1871.html